"C’est ici que le jour se lève"

Mardi, 3 novembre, 2015 - 16:15

Ton premier roman, D’origine douteuse, est signé par toi seul, le deuxième, Roman d’un film à venir, et la pièce de théâtre, C’est ici que le jour se lève, par toi et Sam Touzani. Qu’est-ce qui explique cette évolution ?

C’est moins une évolution que l’effet d’un hasard. J’ai écrit la première version de mon premier roman, D’origine douteuse, à l’atelier autobiographie de Claude Gateau, en 2001-2002, après la mort de ma mère. En dix ans, il a évolué de récit autobiographique vers sa forme romanesque définitive, publiée en 2013. Le texte s’articule autour du silence qui règne entre un fils et sa mère, sur fond de secret de famille et de Shoah. Il pose la question : peut-on écrire le silence ?

Pendant ces dix années j’ai écrit deux autres romans et un scénario de fin d’études de cinéma. Puis j’ai rencontré Sam Touzani, comédien et auteur d’origine berbère, dans un cadre de dialogue judéo-maghrébin. Nous pensions tous deux que la pratique artistique partagée rapprochait plus authentiquement que la discussion ou la culture passive. Nous avons sympathisé, et je lui ai demandé de m’aider à situer mon scénario en milieu maghrébin, qui m’était totalement inconnu. C’est ainsi qu’a débuté notre collaboration.

 

C’est-à-dire, votre écriture à quatre mains ?

Non, pas du tout : nous ne croyons ni l’un ni l’autre à l’écriture à 4 mains – sauf à la rendre impersonnelle et donc non littéraire. Dès le départ, notre méthode s’est fixée intuitivement : un des deux écrit, ensemble nous construisons histoire et personnages. J’étais à la plume pour le scénario. On a fini par se rendre compte que c’était un roman, ou plutôt, du cinéma avec des mots. C’est devenu Roman d’un film à venir. Sa forme est originale : une première partie, romanesque, présente les personnages ; la seconde partie, qui est le récit proprement dit, est écrite en mode scénaristique. Elle donne à voir par des actions, des images, l’environnement, etc. ce que vivent les personnages. Le héros est un fils de boucher, ado, qui crée des mobiles dans son temps libre. Les parents viennent à mourir : va-t-il suivre sa vocation ou reprendre l’héritage paternel ? Il est incapable d’exprimer ses émotions en mots, cela passe par ses sculptures, que j’ai écrites… De plus, la seconde partie est découpée en scènes à la mode scénario.

 

Un roman qui était récit autobiographique, un scénario qui devient roman, et puis une pièce de théâtre… Celle-ci n’a pas eu de précurseur ?

Après Roman d’un film à venir, Sam m’a demandé de coécrire avec lui son prochain seul en scène. Sa compagne venait de le quitter. Nous sommes donc partis de là, pour aller vers un questionnement sur les couples mixtes, l’influence de l’islam transmis par les pères… C’est devenu C’est ici que le jour se lève. Cette fois, lui était à la plume. Il y avait deux contraintes : il serait seul en scène et il ne jouerait pas, tout passerait par sa parole. C’était un exercice passionnant sur le plan des modes d’énonciation. Tant les didascalies que les dialogues sont dits par le même comédien, qui incarne quatre ou cinq personnages différents…

Mais Sam voulait Isabella Soupart comme metteuse en scène. Chorégraphe et danseuse de formation, elle est adepte du théâtre total. Elle s’est emparée du texte : il n’y a plus un personnage seul en scène, mais deux, l’homme et la femme, et des mots ne subsistent que ceux qu’elle ne pouvait pas transmuter en danse, musique, images… Résultat : le seul en scène est devenu un spectacle de danse-théâtre pour deux danseurs et une guitariste…

 

Tu animes depuis une dizaine d’années un atelier d’écriture scénaristique chez Bing. Où est le rapport avec tes différentes expériences d’écriture ?

Mes ateliers s’appuient sur ma formation Bingienne, sur mes études universitaires filmiques, sur mon expérience d’animateur du premier cinéphilo de Bruxelles, sur mon intérêt pour les structures narratives. Côté écriture, Roman d’un film à venir était un scénario, à l’origine, et il l’est resté dans son mode d’écriture, qui privilégie la focalisation externe. Mais c’est l’expérience du seul en scène qui était la plus proche de celle du scénario. À l’instar des réalisateurs, Isabella Soupart est partie des émotions et images suscitées par le texte pour créer « son » spectacle. Seules les paroles essentielles sont restées. Si c’était un peu frustrant au départ, cela est vite devenu une des expériences les plus passionnantes de ma vie. Le travail accompli sur le texte d’origine est sans retour, il a donné naissance à une œuvre artistique d’une autre nature – et j’en suis partie prenante !